Séparer l’œuvre de l’artiste : le cas Luc Besson

Peut-on admirer une œuvre indépendamment de ses auteurs ? La question a été longuement posé au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, par exemple à propos de l’antisémite Louis-Ferdinand Céline.

Aujourd’hui, la même question se pose vis-à-vis de tous les créateurs accusés de harcèlement sexuel, agression sexuelle ou viol : Roman Polanski, Woody Allen et, donc, Luc Besson.

Rappelons les faits :

  • Luc Besson est accusé de viol par l’actrice Sand Van Roy le 18 mai 2018.
  • De juilllet à novembre 2018, Mediapart révèle de nombreux témoignages de femmes contre Luc Besson. Elles dénoncent des « gestes déplacés » et des « agressions sexuelles ».
  • En février 2019 la plainte de Sand Van Roy est classée sans suite par le Parquet de Paris, après un certain nombre de faits troublants, rapportés dans une longue enquête par Vanity Fair (rappelons que les procureurs sont sous les ordres du Ministre de la Justice, donc du gouvernement, et que Luc Besson se présente comme un ami du Président de la République Emmanuel Macron). L’actrice se constitue partie civile, ce qui déclenche la nomination d’un juge d’instruction.

Voilà où en est cette affaire aujourd’hui. Pour nous, spectateurs, est-il possible et/ou moral d’ignorer ces éléments et de continuer à apprécier les réalisations du cinéaste, par exemple Léon, Le 5e Élément ou Valérian et la Cité des mille planètes ? Ces œuvres sont-elles indépendantes du comportement que l’on peut reprocher à leur auteur ?

Le titre de son dernier film réalisé apporte un début de réponse : Valérian et la Cité des mille planètes est une adaptation de la série de bandes dessinées Valérian et Laureline. Quelle belle entrée en matière : virer l’héroïne dès le titre ! Certes, la BD s’est intitulée Valérian agent spatiotemporel depuis sa création en 1967, mais ses auteurs ont judicieusement choisi de la renommer Valérian et Laureline en 2007. Pourquoi ce retour en arrière ?

Passons ensuite à la première scène de Valérian et Laureline. Après avoir allongée sur un lit puis enlacée par surprise Laureline, Valérian s’approche comme pour un baiser. Laureline est obligée de lui faire mal pour qu’il recule. Elle lui rappelle alors : « C’est tout sauf professionnel, major. »

En moins de dix secondes, nous avons assisté à une agression sexuelle d’un homme envers sa subordonnée. Lorsqu’elle tente de parler d’autre chose (il a oublié son anniversaire), Valérian la plaque à nouveau contre le lit. L’air fâchée, elle lui fait à nouveau mal pour se dégager. C’est seulement à ce moment que Valérian pense à s’excuser mollement (« Je suis désolé« ).

Les agressions sexuelles laissent alors la place au harcèlement sexuel (« Je sais que je te plais, pourquoi refuser l’évidence ?« ) dont Laureline tente de se dépêtrer, tant bien que mal s’agissant de son supérieur hiérarchique (« Ah, c’est évident ?« ). Celui-ci ignore toutes ses réponses et insiste : « Les filles sages qui sortent des grandes écoles craquent toutes pour les bad boys spatiotemporels comme moi. » ; « Tu ne pourras pas trouver mieux sur le marché ! Tu as vu le garçon ? Du charme, intelligent, peur de rien, déterminé, fidèle ! »

Lorsqu’une seconde fois Laureline mentionne leur relation de travail (« Tâche de t’en souvenir (que je suis ta coéquipière) »), Valérian l’ignore encore (« Arrête, pourquoi t’écoutes pas ton cœur avant ta tête, pour une fois ?« ). Laureline enfonce alors le clou on ne peut plus explicitement : « Je n’ai absolument aucune envie de faire partie de ta liste de conquêtes, sans façon, merci ! »

Après toutes ces rebuffades, Valérian persiste et attrape Laureline par le bras pour la forcer à se retourner, alors qu’elle travaille ! Elle lui rappelle alors ses très nombreuses conquêtes, ce dont Valérian se défend en expliquant qu’il cherche la femme parfaite.

Cette échange dure 2 min 30. Toute cette introduction des personnages principaux est consacrée à une seule chose : montrer que Valérian harcèle et agresse sa subordonnée. Soit, voyons quelles conséquences en découleront…

Allez, je vous résume la suite : Valérian demande Laureline en mariage, elle refuse, il lui attrape le bras, elle se débarrasse de lui en l’embrassant. Puis il redemande. Encore et encore.

Et à la fin du film, lorsqu’il accepte de contrevenir aux ordres de sa hiérarchie pour plaire à Laureline, elle cède enfin à ses avances.

Quelle moralité retenir de cette histoire ? Je n’en vois pas d’autre que « harceler et agresser sexuellement n’est pas puni, mais au contraire récompensé. » Quel chemin parcouru depuis le matériau d’origine, une bande dessinée reconnue pour son message féministe, où les personnages forment « un vrai couple dans lequel l’homme ne domine pas la femme » !

À partir d’une BD plutôt féministe, Luc Besson a écrit un film profondément sexiste, qui illustre parfaitement la culture du viol à la française. La réponse à la question de départ est claire : non, on ne peut pas séparer les méfaits de Luc Besson de son œuvre.

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