Archives de décembre 2016

[nouvelle] Le Napoléon du commissariat

Le bureau de l’officier est en métal. Je ne saurais pas dire précisément lequel. De l’aluminium ? Ca existe, les bureaux en aluminium ? Il est peint en gris, un écran plat d’ordinateur y trône avec un clavier. Et, dans un coin, un buste de Napoléon est fixé à la colle forte. Le mec qui a fait ça est un vrai sagouin, la colle a carrément débordé, et formé un rouleau de pâte grise autour du socle.

Le buste aussi est en métal. Probablement du bronze. J’y connais rien, mais c’est en bronze, les statues, non ?
Quel genre de flic colle un buste de Napoléon à son bureau ? C’est autorisé ? Être fan à ce point, c’est limite une religion. Ah ça, pour gueuler contre le voile, y a du monde, mais contre le napoléonisme ostentatoire, y a plus personne.

– Eh oh ! Vous m’entendez ?

Zut, j’ai rien entendu.

– Euh, oui, pardon ?

– Je vous demande votre nom et votre prénom.

– Antoine Lulouix.

Ses doigts s’agitent sur le clavier. Question après question, mon portrait-robot est enregistré dans l’ordinateur, à petits coups d’index rageurs. Jamais un autre doigt, non monsieur. C’est peut-être un tabou, chez les napoléonistes pratiquants.

– Eh ! Ca fait trois fois que je vous demande ce qui vous est arrivé !

J’étais encore parti. Loin, visiblement. Faut que je me concentre.

– Excusez-moi, c’est toute cette histoire, ça m’a retourné.

– Je comprends, mais j’aimerais bien finir votre déposition avant la fin de mon service.

– Bien sûr, bien sûr.  Alors, j’étais chez moi quand c’est arrivé.

– Chez vous ? Mes collègues ont dit qu’ils vous avaient retrouvé dans une boucherie.

– C’est ça, chez moi. J’habite dans une boucherie.

– Vous êtes boucher, donc.

– Non, pas du tout. Pourquoi ?

– Qu’est-ce que vous fou… fichez dans une boucherie alors ?

– Vous savez combien c’est dur de trouver un logement à Paris ? Y en a qui héritent d’un studio sympa de leurs parents, moi j’ai hérité d’une boucherie. Alors c’est là que j’habite.

– Mais, euh, c’est toujours une boucherie ? Un commerce ?

– Ah non, pas du tout. Y aurait pas la place. Et en plus, je suis végétarien. Alors vous imaginez, ce serait compliqué de dormir entre les tranches de jambon.

– Oui, bon, je ne vais pas écrire tout ça.

– Donc, comme j’ai dit à vos collègues, j’étais chez moi, dans ma boucherie, donc, quand j’ai entendu frapper à la porte. Peut-être que ça va vous surprendre, mais ça arrive souvent. Des gens voient le panneau boucherie, et veulent entrer, alors que j’ai mis un panneau « fermé ». Bon, là, il était 10h du soir, c’était vraiment inhabituel.

– D’accord, continuez.

Le ton de l’officier me paraît agacé. Je vais essayer d’accélérer.

– J’ouvre la porte, et une personne me bouscule pour entrer précipitamment. Je commence à râler, « monsieur, vous n’êtes pas dans une boucherie, là », comme d’habitude, mais je suis arrêté quand elle se retourne pour refermer la porte. C’est là que je réalise que c’est une femme. Comprenez-moi, c’était pas évident, elle faisait ma taille. Un mètre soixante-quinze, c’est pas grand pour un homme, mais je dépasse la plupart des femmes, enfin, sauf quand elles trichent avec des talons.

– Dites, je ne suis pas sûr de voir où vous voulez en venir.

– Pardon, j’aime bien être précis quand je raconte. Sinon, ce serait plat. Vous imaginez. Une femme me bouscule, elle fait un mètre soixante-quinze, ça fait très chirurgical. Bref, elle referme la porte. Pourtant, je n’ai rien vu dehors. Juste les échafaudages sur la façade de l’immeuble en face. Pas un chat. J’étais encore en train d’y penser, lorsque j’ai découvert son visage. Si vous l’aviez vu, vous comprendriez. C’est pas tant qu’elle était belle, ou même jolie, c’est surtout qu’elle pétillait. J’ai cru sur le moment que c’était parce qu’elle avait couru, que le sang battait à ses temps, mais non. Elle dégageait en permanence une énergie folle. J’étais là, dans ma boucherie, et sa grande silhouette sombre se découpait devant les vitrines vides de ma boucherie, sous l’éclairage violent des néons. Bouche bée. Je ne sais pas combien de temps je suis resté ainsi. Elle avait l’air contente de me voir, comme si j’étais un vieil ami. C’est elle qui a rompu le silence.

« Merci de m’avoir ouvert, ils allaient me rattraper ! »

« De rien », j’ai dit un peu automatiquement, en pensant aux remontrances de ma mère lorsque j’oubliais les formules de politesse. « Mais c’est qui, ils ? »

« J’ai un peu honte de le dire. Je voulais me prouver que j’étais capable de vivre mes rêves. Petite, j’adorais le Louvre. Je venais tous les mois le visiter avec mes grands-parents. J’avais l’impression de faire le tour du monde à chaque fois, et même le tour du passé. C’est quelque chose qui me manquait dans la danse. J’adore danser, mais il me manque toujours un fond de réalité. Alors ce soir, je suis restée après la fermeture. J’avais repéré un coin sans caméra. Quand ils ont fermé, j’ai enfilé un masque sur mon visage, abandonné mon manteau, et j’ai commencé ma chorégraphie. Ils ne mettent pas tout de suite les alarmes en route, les gardiens font d’abord le tour. J’ai réussi à traverser toutes les antiquités étrusques et romaines avant d’être repérée. Je suis remontée par les escaliers, j’ai esquivée les gardiens qui tentaient de m’attraper, je me suis mêlée aux derniers visiteurs qui traînaient du côté des boutiques, et ça n’a pas suffi. C’est grâce à vous que je les ai semés.

Ils doivent encore me chercher. »

J’étais un peu incrédule, devant son histoire.

« Mais pourquoi vous avez fait ça ? »

« Pour la beauté du geste. Pour pouvoir dire à mes enfants qu’un jour, leur mère a dansé dans le beau musée de son enfance. Vous avez des enfants ? »

« Euh, non. Enfin, je n’ai pas été prévenu… » Je voulais passer pour un malin, vous comprenez ?

« Auriez-vous de l’eau ? Je n’ai pas franchement l’habitude de courir aussi vite ! »

– Bon, je vous résume la suite, elle est à la fois extraordinaire, et très ordinaire. Enfin, pour moi. Nous avons discuté, elle a voulu visiter ma boucherie, elle a eu froid dans la chambre froide, je l’ai réchauffée, elle m’a réchauffé en retour… Je vous passe les détails.

– Et tout ça nous amène où ?

L’officier ne me paraissait plus fâché. Plutôt rêveur.

– Et bien ça m’amène à ce matin. Lorsque je me suis réveillé, j’ai cru que j’avais rêvé tout ça. Personne dans la maison, et ma porte d’entrée fermée à clé. J’étais à la fois triste que tout ça ne soit pas arrivé, et heureux que mon cerveau m’ait proposé une si belle balade nocturne. J’ai pris mon thé du matin, et je suis retourné dans ma chambre. C’est là que je l’ai trouvé.

Je sors de ma poche ma trouvaille et la pose sur le bureau. L’officier contemple, incrédule, le chausson de danse.

– Je l’ai trouvé sous mon lit. Croyez-moi, inspecteur, je n’ai jamais fait de danse de ma vie. Donc j’ai besoin de vous.

– Besoin de moi pour quoi ?

– Ben, pour la retrouver, tiens ! J’ai rencontré la femme de ma vie, et ce chausson doit être plein de son ADN. J’ai envie de dire : à vous de jouer !

– Mais monsieur, la police ne s’occupe pas de ce genre d’affaire !

– Et pourquoi, je vous prie ?

– Parce qu’aucun délit n’a été commis, voyons, ça ne relève pas de la justice !

– Ah. Je m’en doutais. Et si… et si je déclarais que j’ai été volé ?

– Volé ?

– Oui, volé. Cette femme m’a pris mon cœur.

– Soyez sérieux. Tout ce que je vois, c’est que vous avez trouvé un chausson en trop, vous n’avez rien perdu de tangible. Votre histoire est touchante, mais je ne peux rien y faire.

– Et bien justement ! Je déclare le vol de l’autre chausson. Après tout, puisque j’en ai un, il me manque l’autre pour faire la paire, non ?

– … c’est vrai. Vous avez une preuve d’achat ?

– Non. Vous le savez bien.

– Bon, c’est pas grave. Je la prends, votre plainte. Qui sait, quelqu’un aura peut-être vu une femme avec un seul chausson de danse dans la rue ce matin.

L’officier imprime ma déclaration, me la fait signer, et me souhaite bonne chance.

Une fois sorti du commissariat, je me lance dans une petite danse de la joie, ridicule comme il se doit. Encore un qui s’est laissé attendrir par mon histoire.  Plus que 29 avant de battre le record du monde de plaintes imaginaires.

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