73 – Fabricants de mort : comment s’en passer ?

Mon article d’hier a donné lieu à d’intéressantes réactions.
Brodeuse du phare expliquait que

son bien-être, ainsi que la vitalité économique et sociale de son département, dépendaient principalement de l’industrie nucléaire, que ce soit via la centrale de Flamanville, le site de retraitement de la Hague, ou les sous-marins nucléaires de la DCN. Elle ajoutait aussi que l’énergie devait bien être produite d’une manière ou d’une autre, et qu’il en faudrait toujours plus. Quitte à importer du nucléaire, autant produire l’électricité chez nous.

Stéphane Gallay m’a coupé l’herbe sous le pied

en lui répondant sèchement que la création d’emplois pesait peu face aux méfaits du nucléaire.

Brodeuse du phare ne s’est pas démontée – ce qui ne me surprend pas – et a conclu sur

“Je dis juste que financièrement parlant, en ce qui me concerne, sortir du nucléaire, ça craint du boudin.”

Et c’est bien là un des nœuds du problème, qu’il est certes facile d’envoyer bouler d’un “c’est vraiment trop nul de placer son intérêt personnel devant celui de la planète entière”. Il est plus difficile de s’atteler au démontage des arguments, c’est pourquoi je vais, devant vos yeux ébahis, tenter cet exploit.

Ce que Brodeuse du phare dit, il y a des dizaines de milliers de familles qui le diront aussi, et on ne pourra pas les ignorer comme étant “des masses rétrogrades”. Seulement, essayons de nous projeter dans leur avenir. Par exemple, en comparant avec la situation des milliers d’ingénieurs japonais qui faisaient vivre leurs familles grâce à leur salaire.

Posons les bases de notre prospective :

  • Three Mile Island, c’était un accident de jeunesse, une des premières centrales nucléaires.
  • Tchernobyl, c’était un accident communiste, ces gens-là n’étaient pas comme nous. Ils étaient tellement nombreux que s’auto-massacrer par centaines de milliers ne les inquiétaient pas.
  • Fukushima, c’était… eh bien, c’était un accident dans un pays technologiquement très avancé, où le principe de précaution rigoureusement appliqué permet à leurs gratte-ciel de résister à de violents tremblements de terre. On peut difficilement les taxer d’être des guignols imprudents.

Donc, sachant qu’il y a encore de nombreuses centrales dans le monde, exploitées par des ingénieurs moins performants, il y aura d’autres accidents. Et il est tout à fait envisageable que l’un d’entre eux ait lieu en France.
On pourra alors s’attendre aux mêmes conséquences qu’au Japon : arrêt d’urgence de toutes les centrales, et ce pour une durée qui tendra à s’allonger avec le temps. Parce qu’aujourd’hui, il est possible de se prétendre meilleur que les autres. Après la première explosion, ce sera devenu impossible.
Face à cette probabilité, que vaut-il mieux choisir, même lorsque l’on est ingénieur à Flamanville ?

  • Un arrêt brutal, probablement définitif ?
  • Ou un arrêt programmé, lent, et qui continuera d’occuper des centaines de milliers de salariés pour démonter les centrales ?

Il suffit d’écouter cet épisode de Là-bas si j’y suis, intitulé Bienvenue à la centrale nucléaire, pour réaliser que le démantèlement des centrales prendra un temps considérable – tellement considérable qu’on n’a pas encore réussi à démanteler UNE SEULE CENTRALE – et nécessitera une main d’œuvre nombreuse, à la fois très qualifiée ou pas qualifiée du tout.

Si l’on ajoute à ce paysage possible, tous les emplois dans les énergies renouvelables (notamment pour des centrales marémotrices où un certain nombre de compétences de construction doivent être communes avec les sous-marins), il y aurait de quoi faire pour tout le monde.

Bref, chère Brodeuse, tu peux cesser de défendre le nucléaire pour être sûre de nourrir tes enfants. Et j’espère avoir réussi à te convaincre, sans tomber dans le catastrophisme ni la dramatisation facile à base de “tu seras bien avancée que ton mari ait un boulot quand tes enfants auront un cancer à 8 ans, et que, comme à Nagazaki et Fukushima, personne ne voudra faire d’enfants avec eux”. Je l’ai dit ? Ah, zut, je l’ai dit.

, , , , , , , , , , , ,

  1. #1 par Brodeuse du Phare le 2012/03/13 - 10:09

    Ben dis donc, je ne pensais pas avoir tant fait de vagues… Je suis contente que tu n’envisages pas la perte d’emploi de milliers de personnes comme un « mal nécessaire « (c’est bien ça ?) parce que sinon je pourrai croire que tu es devenu de droite et tu me décevrais beaucoup.

    J’insiste beaucoup sur l’emploi, mais il me semble que c’est la base, avant de penser aux autres et à la planète, que de pouvoir au moins avoir un toit et de quoi manger. Si mes gosses attrapent un cancer à 8 ans, je serai au moins contente qu’ils ne soient pas dans un foyer d’accueil parce que je ne serai pas en mesure de subvenir à leurs besoins. Et comme tu le dis si bien, ça prendra du temps, donc dans 8 ans, les centrales du pays seront toujours là, et la menace ne sera pas écartée pour autant.

    Je ne te surprendrai pas en te disant que tu ne m’as pas vraiment convaincue, mais tu sais que tu n’y arrives quasiment jamais (ninhinhin). Quant aux usines marémotrices, outre le fait qu’il vaut mieux ne pas trop en construire, mon cher et tendre m’envoie te dire qu’il n’y connait rien en construction de ces dernières, mais qu’il apprécie ton offre de reclassement.
    Bon enfin je sais bien que le nucléaire est dangereux, je n’ai jamais dit le contraire, mais force est de constater qu’à l’heure actuelle, aucune énergie propre n’est à même de fournir autant d’énergie (tu auras sans doute beaucoup d’arguments à me donner, j’en suis consciente, fais-le si ça t’amuse, mais si tu relis le début de ce paragraphe, tu sauras que c’est en pure perte, chuis têtue comme une bretonne) bref, à moins de changer considérablement notre façon de consommer l’énergie (et à l’heure actuelle, très très peu de gens/industries/collectivités sont prêts à le faire) le nucléaire est j’en ai peur la seule source suffisante d’énergie pour le pays. Je pense également qu’il faut le produire différemment, et plus intelligemment qu’à l’heure actuelle.

    Bon et puis comme je sais que tu es aussi têtu que moi et que je ne te convaincrai pas davantage, je vais m’arrêter là, ça ne sert à rien. Je suis POUR un développement durable, qu’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit, mais pas n’importe comment, et surtout pas au détriment des gens et de leur qualité de vie. Même si c’est pour avoir une « vie meilleure » dans 50 ans, on ne peut pas faire n’importe quoi aujourd’hui.

    • #2 par unjouruneidee le 2012/03/13 - 13:12

      Il y a deux points où tu te trompes.
      Si un pays industrialisé comme l’Allemagne peut se passer de nucléaire, il n’y a pas de raison qu’on ne puisse pas en faire autant. Selon le rapport de la Cour des comptes, le coût réel de l’électricité nucléaire est sensiblement le même que l’électricité « renouvelable ». Alors que ce dernier secteur d’activité est encore embryonnaire par rapport au secteur nucléaire. À moins que mes cours d’économie aient été complètement faux, le coût de l’électricité renouvelable baissera mécaniquement lorsque ce secteur se développera, grâce notamment aux économies d’échelle. Bref, produire suffisamment d’électricité renouvelable est non seulement possible, mais coûtera moins cher qu’actuellement.
      Enfin, pour en avoir parlé avec de nombreux particuliers, entreprises et collectivités, l’envie de réduire la consommation d’énergie est non seulement présente, mais très forte ! Ce qui est plutôt logique : quand la tendance protection de l’environnement rencontre les économies financières, la motivation est doublée.
      Ce qui pose problème, ce sont les difficultés à financer les investissements (d’isolation thermique, par exemple), et à mesurer précisément les économies potentielles et réelles.
      Deux points où le gouvernement et le parlement peuvent beaucoup :
      – En incitant fiscalement et durablement la réalisation de ces investissements.
      – En rendant le ridicule bilan énergétique actuel enfin efficace, par l’utilisation d’instruments de mesure de déperdition de la chaleur. Aujourd’hui, c’est un calcul grossier, imprécis et déconnecté de la réalité qui est appliqué. Un vrai foutage de gueule…

      • #3 par Brodeuse du Phare le 2012/03/13 - 13:36

        Mais l’Allemagne achète son électricité à l’étranger figure-toi… ah bah tiens chez nous en fait.

        Et je ne parlais pas du tout du coût de l’électricité, mais de capacité à fournir autant d’électricité qu’à l’heure actuelle avec des énergies renouvelables. Si je ne m’abuse, ce n’est pas encore envisageable à court terme.

      • #4 par unjouruneidee le 2012/03/13 - 16:08

        Bien tenté : durant les 4 dernières années, l’Allemagne a effectivement acheté de l’électricité à la France. Mais la France lui en a acheté encore plus !
        Source : http://www.sortirdunucleaire.org/index.php?menu=actualites&sousmenu=dossiers&soussousmenu=verites&page=4
        Je rajoute une autre source, moins polémique : http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89nergie_en_France#Importation_et_exportation , qui se base sur les chiffres de RTE.
        Quant à la fourniture… pour un surcoût à la construction de 10%, on sait aujourd’hui faire des maisons individuelles Bâtiment Basse Consommation, qui ont un solde d’électricité positif ou neutre. Du coup, si nous réduisons efficacement nos besoins, la question de la production sera partiellement réglée.

  2. #5 par Brodeuse du Phare le 2012/03/13 - 20:37

    Mais… tu trouves pas un peu bizarre (voire débile) l’idée qu’on vende ET qu’on achète de l’énergie à l’Allemagne ?

    • #6 par unjouruneidee le 2012/03/13 - 23:41

      Je vais me contraindre à éviter l’étape stupide qui consiste à se moquer des ignorants, et aller directement à l’explication qui t’avancera sur le chemin de l’illumination.
      L’électricité a ceci de particulier que son stockage en grandes quantités est difficile. Il faut donc que la production, en temps réel, s’adapte aux (très nombreuses) fluctuations de la demande. Bref, si aujourd’hui il fait froid chez nous et que tous nos radiateurs électriques demandent du courant, il faut aller le chercher chez nos voisins. Si demain, il fait froid chez eux et pas chez nous, c’est l’inverse.
      Donc non, il est n’est pas anormal que nous soyions clients ET fournisseurs de l’Allemagne, c’est juste pas en même temps.
      PS: Quand tout le monde veut du courant en même temps, ça ne peut pas marcher, et certains se retrouvent dans le noir.

      • #7 par Brodeuse du Phare le 2012/03/14 - 07:44

        Aaaaah oui c’est parce que c’est l’été en Allemagne en ce moment c’est ça ? Pour le bien de notre amitié, je crois qu’on va clore le sujet là, ça commence à me gonfler que tu me prenne pour une courge.

      • #8 par unjouruneidee le 2012/03/14 - 09:28

        Euh… J’ai justement bien fait attention à m’en tenir aux faits scientifiques. Non, ce n’est pas l’été en Allemagne. Mais des fois, il pleut et il fait froid chez moi, et pas à 100km de là. Donc ma chaudière va consommer de l’énergie, et ce ne sera pas le cas dans le département d’à côté. Du coup, la centrale électrique chez eux pourra me fournir un surplus. Il se passe la même chose entre les pays. La gestion de l’offre et de la demande de l’électricité est tellement complexe qu’il peut même arriver que les producteurs paient leurs consommateurs pour recevoir de l’électricité.
        http://drgoulu.com/2011/01/15/qui-veut-de-lelectricite-a-prix-negatif/
        Donc non, je ne t’ai à aucun moment prise pour une courge. Maintenant, si tu n’aimes pas que j’explique des trucs sur mon blog, je ne vais pas m’arrêter pour autant…

  3. #9 par Cyril P le 2012/03/14 - 15:40

    Merci pour cet article encore une fois très intéressant. En ce moment sur Arte on peut voir des documentaires bien fichus sur ce thème, anniversaire de la catastrophe de Fukushima oblige. Il y a notamment ce docu sur le retraitement des déchets du nucléaire : http://videos.arte.tv/fr/videos/dechets_le_cauchemar_du_nucleaire-6454072.html
    Ce docu a changé ma perception du centre de La Hague… ils ne recyclent qu’un pourcentage minuscule des déchets radioactifs et fabriquent du danger concentré.

    A part ça, les énergies renouvelables sont plus gourmandes en emploi que le nucléaire OK, mais il n’y a pas de quoi s’en réjouir. Le but principal n’est pas de créer des emplois, mais de réduire la facture énergétique (tous facteurs inclus) au maximum. Ce vivier d’emplois n’est qu’une conséquence de la complexité de la mise en place de ces techniques, une conséquence heureuse pour ceux à qui ça offre une carrière mais malheureuse pour la société dans son ensemble, qui doit payer un coût plus élevé. Et le choix du nucléaire implique de payer un prix très élevé en travail dans le siècle à venir.

    • #10 par unjouruneidee le 2012/03/14 - 15:49

      Merci pour tous ces compléments !

      Je pense qu’il y a un point qui vient modérer ta dernière conclusion : la quantité d’emplois nécessaires ne vient pas accroître les coûts au-delà des calculs présentés. Oui, la masse salariale sera plus importante, mais les autres coûts sont plus faibles.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :